Moussa Dia, PDG d’ITECH Group, dévoile sa vision d’une Afrique productrice portée par l’IA, les données locales et les champions technologiques

Dans cet entretien, Moussa Dia, PDG du Groupe ITECH, d’ITECH Africa et de BSB, retrace le parcours d’un entrepreneur sénégalais engagé dans la transformation numérique, l’intelligence artificielle et le développement panafricain. À travers le Groupe ITECH, intégrateur de logiciels de gestion spécialisé dans les solutions Sage et SAARI, l’entreprise s’est implantée dans 11 pays africains au cours des 17 dernières années, avec une ambition claire : devenir l’un des leaders de l’intégration technologique sur le continent et poursuivre son expansion au Congo, au Cameroun, au Tchad, au Nigeria et en Afrique du Sud. Moussa Dia souligne que la confiance des clients, le soutien continu, le service après-vente et une croissance à deux chiffres sont les piliers de l’avantage concurrentiel d’ITECH Africa.

L’entretien aborde également l’avenir des logiciels de gestion face à l’IA, les solutions intelligentes pour le secteur informel africain, la formalisation des PME, le rôle du secteur privé sénégalais, les champions nationaux et les défis liés au financement, à l’ouverture des marchés et à la cotation à la BRVM (Bourse régionale de Russie). Avec BSB (Being Successful Business), Moussa Dia développe également une entreprise sociale axée sur les biodigesteurs, le biogaz, les engrais organiques et l’énergie rurale, bénéficiant à plus de 400 familles au Sénégal. Enfin, il milite pour une souveraineté numérique africaine fondée sur les données locales, les centres de données, le cloud computing souverain, les langues africaines et une vision pour 2050 où l’Afrique cesse d’être un simple marché de consommation et devient un continent productif.

Ousseynou Nar Gueye, pour Marcopolis et Axes et Cibles Com : Monsieur Moussa Dia, vous êtes le PDG d’ITECH Group, ITECH Afrique et de BSB (Building Successful Businesses qui est une entreprise sociale dont vous êtes le Directeur Général. L’acronyme ITECH, pour Information, Technologies, Solutions. Nous, Marcopolis, plateforme média business économique française de stature internationale depuis 25 ans, et Axes et Cibles Com, acteur d’intelligence économique sénégalais, sommes très heureux de vous avoir avec nous, dans le cadre de ce reportage que nous faisons sur le Sénégal avec plusieurs leaders de PME, chefs d’entreprises, capitaines d’industrie. Parmi lesquels nous avons naturellement pensé à vous. Pour votre parcours emblématique de 17 ans à la tête de ces sociétés et aussi d’entrepreneur depuis plusieurs décennies. Pour commencer, une question un peu originale : vous vous prénommez Moussa, Moïse. Moïse nous a apporté les 10 commandements. Quels sont les trois commandements que vous vous donnez en tant que chef d’entreprise ?

M. Moussa Dia : En tant que chef d’entreprise en Afrique,  il faut être résilient. Ensuite, y croire. Et enfin, savoir  s’adapter aux réalités locales. Ce sont les  trois commandements que je donne  à tout chef d’entreprise qui veut entreprendre en Afrique.

La résilience, y croire et s’adapter. Justement, avant d’entrer dans vos cœurs de métiers : vous êtes aujourd’hui, à l’âge cinquantenaire dépassé, très intéressé par le Give back à la communauté. Learn au début, Earn ensuite, puis Return à la communauté. Vous avez, de ce point de vue-là, une entreprise sociale qui nous intéresse beaucoup. En effet, vous êtes le Directeur général de BSB  qui s’active dans les digesteurs à partir de bouses de vaches. Avec lesquels, vous permettez aux femmes dans des villages du Sénégal d’avoir du combustible à la place du feu de bois, de vendre de l’engrais, vous avez des antennes.À Linguère, à Richard-Toll pour le nord du Sénégal, à Kaolack,  à Thiès, et bientôt dans le sud du Sénégal. Parlez-nous un peu de cette initiative qui relève de la responsabilité sociétale d’entreprise qui est la vôtre et qui a un impact certain, qui change au quotidien la vie de nombreux villages du Sénégal. Quels sont les chiffres ? Quelle est la taille de population impactée et le nombre de villages impactés et depuis combien de temps, par BSB, Building Successful Business (‘Construire des entreprises compétitives’) ?

Pour parler de BSB, l’inspiration m’est venue parce je m’intéresse beaucoup et depuis longtemps à l’agriculture,  à titre personnel,  et à l’élevage. Je ne connaissais pas les biodigesteurs. Par pur hasard, je suis tombé sur un biodigesteur dans un village et à l’époque, l’Etat du Sénégal subventionnait les biodigesteurs pour les familles rurales. Au départ, je me suis dit que c’était un bon moyen pour moi d’avoir surtout des fertilisants. Puis, l’État a arrêté de subventionner ces biodigesteurs-là. Je m’y suis donc impliqué plus en avant en rencontrant d’abord le personnel du Programme national du biogaz qui s’en occupait, à l’époque. Nous avons pu travailler sur un autre modèle économique. Il a permis à ces familles, en dehors du gaz qu’ils collectaient et aussi de l’engrais  pour leurs propres champs, d’en faire un modèle économique viable. Les familles impactées peuvent maintenant avoir des revenus à partir de ce fertilisant. Nous les finançons, nous construisons  les biodigesteurs et derrière, ils utilisent le gaz qui est complètement gratuit pour eux. Ils remboursent notre préfinancement avec le fertilisant. Et nous ne prenons pas tout le fertilisant, Un tiers va sur le prêt, un tiers  sur leur champ, et un dernier  tiers que nous achetons pour leur permettre d’avoir de de l’argent pendant la durée du prêt. En termes de chiffres, aujourd’hui,  nous accompagnons plus de 400 familles. Nous avons vraiment impacté ces villages-là en termes  de revenus. En moyenne, une famille peut gagner autour de 150 000 francs CFA par mois. Notre ambition, c’est aussi d’aller dans la sous-région ouest-africaine. Comme nous l’avons fait avec ITECH. Et pourquoi pas, à terme, mailler tout le continent. 

Venons-en  à votre cœur de métier autour de ITECH Afrique et ITECH Group qui regroupent  aussi, selon les pays où vous êtes présents, d’autres dénominations dont vous nous parlerez, des filiales. Vous êtes présents dans 11 pays, ayant commencé au Sénégal il y a 17 ans maintenant. Vous représentez notamment, à un haut niveau de partenariat, les logiciels SAGE et SAARI. Trois questions : sur les 11 pays où vous êtes présents, comment la représentation commerciale que vous portez se comporte. Ensuite, dans un univers très concurrentiel où vous n’êtes pas le partenaire exclusif de SAGE et de SARI, comment se comportent ITECH Group et ITECH Afrique ? Et enfin, pour terminer, avec la révolution que nous vivons depuis 2021 et qui s’est accentuée considérablement 5 ans plus tard, la révolution de l’IA, de l’AI, de l’intelligence artificielle, pensez-vous que dans 5 ans, les gens auront encore besoin d’acheter SAARI ou SAGE ?

Oui, les gens auront toujours besoin d’acheter SAGE ou SAARI. Là où l’intelligence artificielle va faire la différence, que ce soit pour SAGE ou les autres éditeurs de logiciels que nous représentons : sur le marché en Afrique, ces éditeurs adressent au secteur formel. Mais, l’Afrique vit plus de l’informel que du formel. Et c’est à nous, intégrateurs, forts de notre expérience avec ces logiciels qui nous viennent d’ailleurs, d’essayer d’adresser le gros de notre écosystème qui est l’INFORMEL. Sur ce plan-là, ITECH est en train de travailler sur beaucoup de solutions intelligentes, en utilisant l’intelligence artificielle pour donner des solutions viables par rapport au secteur informel et qui permettront aussi à l’État de résoudre la problématique de l’encadrement de ce secteur informel.

Comment vous comportez-vous par rapport à la concurrence qui représente également SAGE et SAARI ?

Nos stratégies sont différentes. Je suis l’un des derniers intégrateurs à être venu sur le marché. Nous avons 17 ans d’existence, d’autres en ont  20 ans, 30 ans. Aussi,  notre stratégie a été très rapidement de nous ouvrir aux marchés en dehors du Sénégal. ITECH a été créé en 2009 à Dakar. Dès fin 2011, nous sommes allés au Mali. Et depuis lors, chaque année ou tous les 18 mois, nous allons dans un autre pays. En 17 ans, nous avons pu nous implanter dans 11 pays. Nous fermons en Tunisie, non pas pour des causes commerciales, mais plutôt pour des obstacles liés au rapatriement des fonds, un problème d’environnement bancaire, financier et de législation. Notre  objectif aujourd’hui, c’est d’être  l’un des plus grands intégrateurs en Afrique.

Dans ce sillage-là, au-delà de l’UEMOA, et de ses huit pays francophones dont fait partie le Sénégal, vous voulez dire qu’il y a une facilité d’accès à d’autres aires géographiques institutionnelles, je veux dire du côté de l’Afrique australe où vous êtes avec le Kenya, l’Afrique de l’Est avec l’Ethiopie, le Maghreb ? Est-ce que c’est facile d’accéder à ces marchés-là en tant qu’acteur qui ne fait pas partie d’un pays qui est au sein de l’organisation régionale concernée ? Et aussi,  est-ce que la ZLECAF, Zone de libre-échange économique africaine, est vraiment une réalité pour vous, qui vous permet de prétendre à aller partout en Afrique ?

Nous n’avons pas encore bénéficié de quoi que ce soit sur la ZLECAF. Je pense que c’est toujours en train d’être mis en place. Ma philosophie est très simple : tu ne sais pas si c’est difficile tant que tu n’as pas essayé, et tu ne sais jamais si tu peux le faire ou pas tant que tu n’as pas essayé. Et ma notion de risque par rapport à la plupart des gens est aussi complètement différente. Il y a eu des zones où nous sommes allés et tout le monde nous prédisait l’échec. On m’a déconseillé et pourtant je suis parti et aujourd’hui ça a été une réussite. Donc à part l’UEMOA, nous sommes en Afrique centrale, au Gabon et actuellement nous sommes en train d’ouvrir au Congo. Nous avons ensuite ”titillé” le Maghreb : la Tunisie, puis le Maroc. Depuis un certain temps, nous sommes  concentrés sur la partie anglophone du continent.Nous sommes  en Éthiopie et au Kenya. Notre objectif actuel est de pénétrer l’Afrique du Sud et le Nigeria à très court terme. C’est difficile, certes, mais en business, ma conviction est qu’en dehors de tout ce qu’on peut faire comme études, l’important c’est l’intuition et la volonté d’entreprendre et de réussir. Nous allons sur le terrain et les réalités du terrain nous dictent la démarche à suivre. 

Pour paraphraser ce que vous dites,  le slogan qui est dans le hall de HEC Montréal dit : ”ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible”. De ce point de vue-là,  qu’est-ce qui explique la confiance que vos clients ont envers vous dans ces différents pays plutôt qu’envers d’autres acteurs ? Quelle est donc votre valeur ajoutée, votre avantage comparatif qui explique cette confiance ? Et aussi, quel bilan faites-vous de ces dix dernières années au plan économique en prenant en compte la période ? pré-intelligence artificielle et post-intelligence artificielle. Le bilan et la confiance donc ?

Oui, pour la confiance, je pense que pour un intégrateur ou quelqu’un qui est dans le conseil des services, c’est d’abord la confiance. Il faut pouvoir établir la confiance. Je dis tout le temps à mes équipes que nous n’avons pas de clients, nous avons des partenaires. Et je le dis aussi à nos partenaires. Et nous essayons vraiment de construire ce partenariat-là. Je peux vous donner des exemples, beaucoup d’exemples. Le groupe Azalaï Hôtel a été en 2012 notre premier client à l’international et nous continuons de les accompagner. À l’époque, il n’était qu’au Mali et au Burkina. Aujourd’hui, ils sont dans 8 ou 10 pays. Ils sont au Sénégal, en Mauritanie, au Bénin, en Côte d’Ivoire, en Guinée Bissau, Nous y sommes avec eux. Il est  extrêmement important de répondre aux besoins de vos clients et aussi que les clients sachent que vous êtes des partenaires, et non un  one-shot deal dans lequel  vous ne nous voyez plus après. Ensuite, nous avons beaucoup investi en termes d’organisation interne. À la fin de la journée et j’en profite pour vraiment les remercier, ce sont les équipes qui construisent le partenariat dont je parle.

At the end of the day, sur les 10 dernières années, quel bilan faites-vous en termes de satisfaction ou de gaps  non comblés ? Cette approche partenariale que vous avez avec votre clientèle, où vous assurez certainement un service après-vente, vous les accompagnez quotidiennement, vous upgradez les logiciels, etc ? 

Cela fait partie de notre ADN. On ne dit jamais que dans un partenariat, il n’y aura pas de problème. C’est comme le mariage : nous avons cette force, cette capacité, quand il y a des problèmes de nous asseoir avec les concernés, d’être très transparents par rapport à tout et d’essayer de trouver une solution ensemble.

Globalement positif ou totalement positif, le bilan décennal  ?

Très positif. Nous avons une croissance, tous les ans, à deux chiffres. Nos clients, nos partenaires nous font confiance et nous arrivons  à croître en les faisant croître aussi. 

De ce point de vue, avec votre présence dans 11 pays, deux questions. La première question, c’est qu’on sait que les entreprises africaines, notamment familiales, comme on peut qualifier celles fondées par vous, ont du mal à ouvrir leur capital à d’autres investisseurs. Quelle est votre posture par rapport à ça, d’ouverture de capital ? Et la deuxième question qui me vient dans ce sillage, pouvons-nous évoquer, sans trahir un secret, sans vous mettre en difficulté avec le fisc ou avec les gouvernements ou avec la concurrence, parler de votre chiffre d’affaires global sur ces 11 pays, peut-être pour l’année 2025 que nous avons quitté il y a 6 mois ?

Le chiffre d’affaires consolidé, avec tous les  pays, tourne à un montant appréciable. 

Merci pour la transparence, même si elle n’est pas totale. Et sur la  question de savoir quelle est votre posture par rapport, peut-être pas au Sénégal, mais dans les pays où vous allez dans des approches partenariales avec vos clients. Votre posture d’ouvrir le capital de votre société, surtout quand on sait que vous êtes lancés sur fonds propres, sans accompagnement des banques, ce qui pose souvent problème dans nos pays. Et vous n’êtes pas introduit non plus en bourse ?

Quelques précisions que je souhaite apporter de ce point de vue : nous avons intégré le programme Élite de la BRVM (NDLR : Bourse Régionale des Valeurs Mobilières d’Abidjan) qui sélectionne des PME à fort potentiel. Pour les faire entrer dans un troisième compartiment de la BRVM. Nous avons passé trois ans avec eux. Nous sommes certifié et éligible pour entrer en bourse à Abidjan. Toutefois, ce n’est pas encore effectif.

Vous êtes ouverts à ouvrir votre capital ?

C’est notre objectif.

Qu’est-ce que cela vous apporterait ? 

D’abord la survie de l’entreprise aux dirigeants. En Afrique, il est très difficile que les entreprises survivent à leurs dirigeants parce que la transmission n’est pas bien gérée. Aller en public, ouvrir le capital, c’est pour que mon entreprise puisse être la bien après moi,pour des siècles encore, pourquoi pas.  Ensuite, pour le développement fort que nous ambitionnons,  il faut de l’apport en capital externe. ITECH jusqu’à présent est parti sur fonds propres. Ce schéma n’est pas  idéal. Mais dans nos environnements africains, emprunter de l’argent coûte cher et est très difficile à obtenir.Si  j’attendais les banques ou les VC (NDLR : Venture Capital), je ne pourrais jamais ouvrir dans les  11pays.

Justement, de ce point de vue là, quand on interroge les banques, ce que nous faisons, chez Marcopolis et Axes et Cibles Com,  ils nous disent que le problème, c’est pas que nous ne pouvons pas financer, mais il y a une asymétrie d’information. Nous donnons toutes les informations nous concernant aux entreprises Mais les entreprises sénégalaises et africaines, en retour, ne nous donnent pas d’informations sur leurs bilans certifiés, ne nous donnent pas d’informations sur leur trésorerie et leur capital. Ils ont des sièges fluctuants, nous ne sommes pas sûrs de leur capacité à les retrouver s’ils ne remboursent pas. Vous pensez qu’il y a un vrai problème d’asymétrie d’information qui fait que des banques qu’on qualifie de surliquides dans notre environnement,  n’accompagnent pas ? Parce que, quand même, une PME qui fait un très important chiffre d’affaires consolidé sur plusieurs pays, c’est les banques qui venir frapper à vos portes  ?

Oui, les banques toquent maintenant à nos portes. Après, tu vas trouver de tout dans le panier en Afrique. Certes,  l’informel occupe une place quasi monopolistique dans notre écosystème. Mais, il y a des PME  que je connais, très structurées. Nous-mêmes, en intégrant le programme ÉLITE de la BRVM, très exigeant parce que c’était pour entrer en bourse, on a fait tout le reporting, fourni des états financiers. Toutes les sociétés ne le font pas. Mais, même pour ces sociétés qui font l’effort, les processus sont très longs. Pour moi, il y a une asymétrie au niveau de souvent ce qu’ils donnent par rapport aux garanties demandées. Et enfin, aussi, leurs taux d’intérêt sont extrêmement élevés. 

Les intérêts sont trop élevés ?

Oui, trop élevés. L’argent à 12%, c’est trop élevé. Nous voulons de l’argent prêté à 3 %. Dans nos zones, ce n’est pas possible. Voilà, donc, dans mon cas, nous avons préféré aller sur fonds propres,ce qui a  été extrêmement difficile.

Si nous sortons un peu de votre secteur pour aller sur le capitalisme africain et sénégalais globalement, vous l’avez dit, l’informel est assez monopolistique. 90 % estime-t-on au Sénégal sur à peu près 400 000 entités économiques, dont 5 000 ont des états certifiés et 700 sont considérés comme payant des impôts. C’est toujours les mêmes, dont beaucoup d’entreprises multinationales à capitaux étrangers. La question précisément c’est celle – ci : on retrouve dans nos milliardaires, dans la liste des 10 premiers ou des 20 premiers milliardaires du Sénégal, la moitié qui vient de l’informel et appartient à l’informel. Quand on qualifie l’informel comme une entreprise qui n’a pas de comptabilité, différente et distincte de la comptabilité du dirigeant. Nous n’avons pas de bilan, certifié ou non. Qu’est-ce qu’on a à tirer et qu’est-ce qu’on a à apprendre comme enseignements de ce que ces milliardaires, qui ont fait des études dans un système qui n’a rien à voir avec l’école en français mais plutôt avec les médersas, les dahiras coraniques ? Qu’est-ce qu’on a à apprendre d’eux ? Ils ont certainement quelque chose à nous apprendre ou alors vous voulez qu’ils disparaissent ? Vous trouvez que c’est de la concurrence déloyale ? Ce sont des exemples où ce sont des contre-exemples ?

Ce que vous ne dites pas, c’est que ces milliardaires, dont vous parlez, se sont tous formalisés. Au fur et à mesure. Je suis membre du club des investisseurs du Sénégal, au sein duquel nous avons  beaucoup de  champions. Certes, ils ont démarré dans l’informel, mais aujourd’hui, ils sont tous structurés, ce sont de vrais capitaines chefs d’industrie. Le problème, ce n’est pas l’informel. Ce qui est en jeu ici, , à mon avis, c’est la capacité de l’État de pouvoir encadrer cet informel pour en faire du formel. C’est cela la problématique à résoudre.

Pour résumer un peu ce que vous venez de dire, effectivement, il faut que l’entrepreneur, l’entreprise informelle, entre guillemets, ait un avantage à passer le palier pour pénétrer, pour aller dans le formel. On ne se formalise pas pour payer plus d’impôts, alors on n’a même pas encore fait de chiffre d’affaires, j’en suis totalement d’accord avec vous. Mais sur les gouvernements, comment estimez-vous, comment évaluez-vous, notamment dans le cas du Sénégal, la capacité du gouvernement à organiser le secteur ? Nous venons de changer de gouvernement le 1er juin dernier, il y a trois semaines(NDLR : Nouveau Gouvernement Lô, nommé le 1er juin 2026). Et par exemple, le Ministre en charge de la communication et du numérique a été déchargé, on sait qu’il a été en conflit avec l’écosystème. Il veut contrôler, avec un nouveau Conseil national de régulation des médias et non plus seulement de l’audiovisuel, il veut contrôler les GAFAM, Google, Amazon, Facebook, etc. En avons-nous les moyens en tant que gouvernement sénégalais ? Et aussi, pour terminer sur cette question-là, la question de la souveraineté numérique. Nous faisons cette interview avec des adresses dans Zoom, qui sont américaines. Que devient le .SN  ? Devons-nous promouvoir le .SN? En avons-nous les capacités, devrions-nous avoir les capacités à héberger dans des clouds africains sénégalais, dans data centers africains et sénégalais, toutes nos données. N’y a-t-il pas des enjeux de sécurité, de souveraineté et financiers sur cette gouvernance par le gouvernement, ou cette absence de gouvernance par le gouvernement ?

Oui, pour une souveraineté numérique africaine, je pense que les conditions sont connues. Il faut d’abord des infrastructures locales, des data centers, il faut un cloud souverain. Mais je pense qu’avec tout ce qu’il y a aujourd’hui dans nos systèmes, commençons d’abord par les nouveaux outils technologiques. Donc, avant même de New Deal Technology, porté par le président de la république Bassirou Diomaye Faye,  et opérationnalisé par le Premier Ministre. Il y a quand même quelques data centers maintenant au Sénégal, surtout à Diamniadio. l’Etat en a quelques-un : SENUM S.A (Sénégal Numérique S.A), le Parc des Technologies du Numérique, les opérateurs Telco que sont Orange Sonatel et Yas. Nous ne serons jamais assez souverains si nous ne formons pas bien nos ingénieurs et en nombre suffisant. Cela aussi constitue un vrai problème. Je pense tout de même  que l’État veut y remédier en créant des champions.

Sur cette question de la souveraineté numérique justement, vous en tant que dirigeant d’ITECH, une success-story sénégalaise et africaine après 17 ans, ne considérez-vous pas que c’est pinailler, c’est avoir des combats d’arrière-garde, ne vous sentez pas plus citoyen du monde? Qui peut héberger ces données dans un cloud qui est partout ailleurs dans le monde, en tout cas qui est un cloud disponible partout? Plutôt que de persister  à se dire : il faut absolument que je sois avec mes données dans un data center sénégalais ou africain.Surtout quand on voit Starlink d’Elon Musk venir s’établir au Sénégal il y a quelques mois, ils vont arriver en Côte d’Ivoire où vous êtes également. Est-ce que finalement cette question de la souveraineté numérique n’est pas un combat d’arrière-garde ?

Sur  la question de la souveraineté numérique, il faut séparer deux choses. Il y a la technologie et il y a les données. Les données, aujourd’hui, sont  la ressource la plus importante. La cybersécurité ?  Non, les données d’abord. Parlons d’abord des données. Une technologie, elle est copiable. Que Starlink soit là, au fond,  ne pose pas trop de problèmes parce que quand même, cela règle beaucoup de problèmes. Il suffit d’aller dans les zones rurales pour le savoir. Ce qui explique peut-être un peu l’arrivée de Starlink. Maintenant, si  nous avons toutes nos données stratégiques dans des serveurs que nous ne contrôlons pas, il y a un problème. Parce qu’encore une fois, si on veut être souverain, il faut qu’on garde ce qui nous appartient. Ce qui nous appartient, c’est les données. On parle beaucoup d’intelligence artificielle. Le combat,  ce n’est pas de dire qu’ on va tout recréer, de ce qui existe déjà. Ce qu’il faut, c’est  les adapter à nos données locales, données locales que nous devons garder jalousement dans nos serveurs locaux. Il y a des données stratégiques qui ne devraient pas sortir du pays. C’est notre vraie richesse. C’est celui qui contrôle la donnée qui contrôle tout. Les données, il faut trouver les moyens pour que cela reste dans le pays.

Trois questions que je vais ramasser ensemble pour clore avant de donner la parole à notre partenaire dans ce reportage portant sur plusieurs chefs d’entreprises et capitaines d’industrie sénégalais. La première, vous avez un nouveau président au Conseil des investisseurs du Sénégal (CIS)  qui est dans le top 3 des organisations patronales sénégalaises avec le CNP (NDLR : Conseil National du Patronat) et la CNES(NDLR : Confédération Nationale des Employeurs du Senegal). Bien que le CIS  soit né il n’y a pas très longtemps, vous avez des têtes de file. Votre nouveau Président est Monsieur Amadou Ly de la société  Akilee. Peut-on penser que vous serez dans une dans une posture guerrière et j’allais dire “réclamative” envers l’Etat du Sénégal ? La deuxième question que je voudrais vous poser est celle-ci : quelle est votre vision, vous, avec la révolution de l’IA dans laquelle nous sommes entrés de ce que sera, si on peut le savoir déjà parce qu’on ne sait pas quels seront les métiers de demain> Aujourd’hui on ne sait pas lesquels  seront encore là, lesquels disparaîtront :  quelle est votre vision de ce groupe panafricain que vous avez réussi à créer ITECH Group, ITECH Afrique dans 4 ans, en 2030 qui est un rendez-vous important ? Quelle est votre vision en 2030 d’ITECH Group ? Quelle est votre vision en 2050 quand il s’agira de passer le flambeau à la jeune génération parmi laquelle nous souhaitons, bien sûr, ce qui serait naturel, à vos héritiers. Et ma dernière question, que vous avez fait de prestigieuses écoles, aussi bien sénégalaises qui internationales, à Paris-Dauphine,  à la George Washington University et enfant de troupe élève dans un prytanée militaire entre la 6ème et la terminale et vous n’êtes pas devenu un militaire : qu’est-ce que vous avez retenu de ce passage-précis dans une école militaire là ? 

Je vais commencer par mon passage au Prytanée militaire de Saint-Louis du Sénégal, à Dakar Bango, On nous y a inculqué beaucoup, énormément de valeurs. Un ancien enfant de  troupe, un AET,  a de la rigueur. Souvent, nous sommes assez bien éduqués aussi. 

Et vous avez un réseau africain, là, pour le groupe ITECH ?

Oui, exactement, nous avons un réseau. Je ne dis pas que le potentiel est exploité aujourd’hui, mais sur le plan social, je peux dire que nous nous soutenons  beaucoup. Après, il y a d’autres aspects peut-être qu’il faudrait améliorer. 

Vous avez conservé l’habitude de vous lever aux aurores ? 

Oui, tout ça fait partie de la rigueur. On respecte l’heure, on sait organiser, on sait faire marcher les choses. Tout ça, je pense que c’est une chose qui est partagée par tous les enfants de troupes  de tous les pays.

Je ne vous démentirai pas : j’ai échoué à l’examen en CM2 il y a bientôt 40 ans. Mais enfin, mon maître à l’époque était certain, puisque j’étais à l’école du camp militaire de Thiaroye,  que je serai au Prytanée militaire pour la rentrée 83-84. Cela ne s’est pas passé ainsi, il y a 40 ans. 

Si j’avais été votre ancien, je vous aurais bien bizuté (rires).

Et pour en revenir au CIS, surtout dans un contexte où les deux autres organisations patronales leaders, le CNP et la CNES, parlent depuis deux ans de leur fusion ?

Oui, mais le CIS est un peu différent des deux autres organisations. Vous et moi nous sommes connus à OPTIC (NDLR : Organisation des Professionnels des TICs). Je suis membre d’OPTIC, qui est affiliée au CNP. Des membres du CNP sont ainsi membres d’autres organisations. Le CIS réunit des gens qui veulent investir. C’est notre credo. J’ai bien écouté notre nouveau President du CIS par rapport à ce qu’il veut faire et c’est ce que nous demandons aujourd’hui : avoir un secteur privé très fort qui va être écouté par l’Etat. 

Cela passera par quoi? Par le dialogue, le lobbying, la pression envers le gouvernement?

C’est un ensemble de choses, bien sûr le dialogue, bien sûr le lobbying, mais bien sûr aussi l’accompagnement. La, il y a  l’émergence d’un programme étatique pour sélectionner des champions, le programme SUNU Champions, avec des champions dans différents secteurs. J’ose espérer que c’est le début d’une dynamique qui va permettre à l’Etat vraiment d’encadrer son secteur privé, de lui donner certains avantages concurrentiels. Nous sommes dans les 8 pays de l’UEMOA, nous payons  nos impôts.

Et pour ce qui est de votre vision 2030 d”ITECH Group, d’ITECH Afrique ? 

Pour ITECH à l’horizon 2030, nos priorités sont très claires. Nous sommes en train de renforcer notre présence dans les pays où nous sommes, mais nous allons aussi faire d’autres ouvertures. Nous sommes en train d’ouvrir le Congo. L’année prochaine,le Cameroun, le Tchad. Et en 2030, au plus tard, être au Nigeria et en Afrique du Sud.

L’Afrique du Sud et le Nigeria, grands pays anglophones, sont dans le trio de tête des économies africaines. Justement, l’agenda actuel du gouvernement du Sénégal est un agenda de transformation 2050. Où voyez-vous ITECH en 2050 ? Vos enfants sont-ils intéressés par votre métier et à reprendre le flambeau inch’Allah ? Et votre côté , parlant de la jeunesse,  de beaucoup faire dans le mentoring, vous êtes avec la francophonie économique portée par  l’Organisation internationale de la Francophonie qui recourt  beaucoup à vous comme speaker, comme conférencier, comme encore au Brésil et en Australie, il n’y a pas longtemps. Deux questions à ce sujet : en 2050, vos enfants, les enfants de vos collaborateurs ou bien un de vos collaborateurs comme successeur  ? Identifiez-vous déjà une petite équipe de 2-3 personnes qui reprendra ITECH  inch’Allah dans 20 ans et ce rôle de mentor, de conférencier que vous avez, qu’est-ce que cela vous apporte ? comme satisfaction morale notamment ?

J’ai une très grande satisfaction morale de partager ce que je sais et ce que je fais, au moins pour influencer cette jeunesse quand même qui n’a pas beaucoup de chance, qui n’a pas la même chance que nous, je dirais en termes d’encadrement. Ils ont tellement de possibilités mais aussi d’obstacles. Les ressources sont devenues rares et c’est devenu beaucoup plus difficile pour eux. En 2050, ce que je veux que, ce que  ITECH demande, ce n’est pas une projection de chiffres, de chiffres d’affaires : c’est une promesse, celle que l’Afrique cesse d’être un marché pour devenir un producteur. Et ITECH veut être l’une de ces entreprises qui ont prouvé que c’était possible d’être producteur et non consommateur.

Justement, l’Afrique qui a raté peut-être les révolutions précédentes, agricole, numérique. Pensez-vous que l’intelligence artificielle dans tous les domaines peut créer un saut technologique, un leapfrogging, qui fasse que l’Afrique justement atteigne le développement avec une classe moyenne beaucoup plus large qui soit consommatrice de nos propres produits et services ?

Exactement. Et il y a  des exemples. L’Afrique a été leader et a devancé tout le monde sur certaines technologies, comme le mobile money, qui est  un très bel exemple. Aujourd’hui,  l’intelligence artificielle est vraiment une opportunité pour que l’Afrique fasse des bonds assez importants. A condition qu’on soit contributeur et non juste consommateur.

Et comment on va contribuer ?

Comme je le disais, la technologie peut être copiée. Travaillons sur nos données. Il nous faut de la donnée structurée, disponible, et bien sûr de bonne qualité et locale. On va utiliser par exemple nos langues locales, pour les rendre très performantes à dire les réalités du monde actuel et du monde qui s’en vient. Les langues locales intégrées  à l’intelligence artificielle, par exemple, comme AWA, sont de très belles initiatives qui méritent d’être soutenues .

Avec l’irruption de nombreux mots qui véhiculent de nouveaux concepts, pourquoi pas une Académie africaine des langues comme l’Académie française pour identifier les noms africains à donner à tous ces objets de la modernité. Mais j’en reviens, qui voyez-vous parmi vos collaborateurs ou votre progéniture reprendre le flambeau dans 20 ans et, vraiment pour clore : Ces jeunes-là, qu’est-ce que vous voulez leur transmettre? Est-ce que c’est l’entrepreneurship? Quelles  valeurs ? Qu’est-ce que cela vous apporte, at the end of the day ? 

Pour la transmission, je ne vois personne en particulier.

Vous êtes indispensable. ?

 Non, pas moi, justement. 

Vous laisserez les choses se faire naturellement? 

J’ai parlé de rendre la société à participation  de porteurs du public. Tôt ou tard, on va entrer en bourse, dans un futur très proche. A ce moment-là, ce n’est pas à moi de décider qui sera là. Mon ambition, c’est de rendre cette société apte à entrer en bourse. On a déjà fait tout le travail nécessaire et il faut consolider. Dans un futur très proche, ce sera une société avec prises de participations par le public, qui sera en bourse et c’est le conseil d’administration qui va décider. Ainsi que les actionnaires.

Merci pour ce que j’appellerais une grande générosité intellectuelle. Toutefois, quel est votre état d’esprit après deux ans qu’on pourrait qualifier au Sénégal après la troisième alternance, quelque part, si j’ose le mot, de marasme économique ? Avec, en tout cas, une certaine stagnation, notamment des relations interrompues avec le Fonds monétaire international ? Le Fonds monétaire était là il y a une semaine, le 15 juin 2026, alors que nous réalisons cette interview ce 22 juin. Êtes-vous confiant avec le nouveau gouvernement Ahmadou Al Aminou Lo que les choses peuvent changer, que le business sera plus fluide, plus porteur d’argent, de valeur ajoutée, de rentrées financières avec des investisseurs, des clients au Sénégal et venant du monde entier ?

C’est ce que nous espérons, c’est vrai qu’on a passé deux ans quand même assez difficiles pour le secteur, et je pense qu’on ne peut pas continuer dans cette situation là. Mais je pense que cela, tout le monde le sait, en premier le Président de la République et le Gouvernement. Nous les attendons sur ce terrain-là. Le gouvernement est tout nouveau, je pense qu’ils sont en train de travailler sur leurs stratégies.

Il y a un banquier à la tête de ce gouvernement …

Ce n’est pas forcément un problème de profil de qui est là, etc. Le gouvernement, c’est une équipe et il y a beaucoup de choses dedans. Et à la fin de la journée, nous, le secteur privé, on veut que le gouvernement nous paye la  dette intérieure.

Qui est estimée à combien pour le secteur numérique ? Plusieurs centaines de milliards?

Probablement. 

Parce que pour le BTP, il est de 300 milliards de FCFA… 

Il faut le prendre globalement. Parce que si le BTP ne marche pas aussi, le secteur numérique ne marchera pas. Nos clients, c’est les autres secteurs aussi. Donc, en tout cas, nous avons un fort espoir que les choses vont se décanter très rapidement pour que non seulement la dette intérieure puisse être payée, mais aussi que tous ces programmes dont on a parlé, que le gouvernement puisse avoir  les moyens d’accompagner le secteur privé de manière forte et importante, avec des champions nationaux.

Pour terminer, nous sortons du Sénégal pour retourner dans votre ADN africain et panafricain, sur une note optimiste j’espère, de projection heureuse, que souhaitez-vous pour l’Afrique, Dans 24 ans, en 2050, c’est-à-dire demain et demain c’est déjà aujourd’hui. Comment voyez-vous l’Afrique ? Quelle est votre ambition pour l’Afrique ?

Juste une chose : que l’Afrique cesse d’être un marché donc de consommateurs pour devenir producteur à tous les niveaux, agricoles, numériques, tout.

 Un changement de paradigme ?

Voilà, un changement de paradigme, tout à fait.

Merci, Monsieur Moussa Dia.

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